Textes. > Odd : Onze divertissements dialogués. > Après moi.

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Dialogue à trois voix. 

Il s'agit, comme souvent, du jeu consistant à chercher une histoire à raconter en partant de quelques mots choisis au hasard.

 

 

Après moi

Onze : — Après moi, petite et desséchée, tu regarderas l’océan sans fin, tu chercheras une voile à l’horizon, une voile qui s’en va, une voile qui s’en ira, tu suivras des yeux les nuages qui s’effilochent, qui disparaissent, qui s’évaporent en quelque sorte, tu sentiras l’embrun se fixer sur ta peau comme une rosée, et des gouttes se former, s’alourdir, glisser doucement dans ton cou, dans ton dos, sur ta poitrine, comme des larmes, mais ce ne sont pas des larmes, ce n’est que l’humidité de l’air et du vent et de la terre et de la mer, ce n’est que toute l’humidité du monde qui s’intéresse à toi, qui veut t’envelopper de son voile de tendresse, mais toi tu restes sèche, les yeux perdus, les yeux secs, les yeux qui souffrent et qui se détournent, les yeux que plus rien ne peut fermer, le corps sans courage, assise, perdue, petite et desséchée entre le sec et l’eau, et tu hésiteras, tu poseras tes mains sur tes genoux, tu sentiras la toile épaisse, elle sera raide comme toi, elle sera dure et sèche, tout sera sec au bord de l’océan malade.

Treize : — (Un temps.) Après moi, petite et desséchée, elle arpentera les avenues d’un pas vif un sac de papier à la main, je la vois, elle dépasse tout le monde, elle bouscule un passant parfois, elle s’excuse, elle sourit brièvement d’un sourire qui se limite aux lèvres, puis elle continue, elle monte sur la droite de l’avenue, elle est presque en train de courir, et brusquement elle s’arrête au milieu du trottoir, elle met la main au menton, la main qui ne tient pas le sac, elle fait demi-tour, elle redescend l’avenue, elle se dirige vers la parfumerie où j’achetais toutes ces lotions qui ne me faisaient rien, pour les cheveux, pour les rides, la porte s’ouvre devant elle, elle entre, elle respire profondément l’odeur de cosmétiques mélangés, elle accepte le carton parfumé à la fleur de Carrare que lui tend une…

Onze : — Fleur de Carrare ?

Treize : — …jeune fille élancée, elle remercie, elle porte le carton à son nez, elle n’aime pas, pas vraiment, trop poudré, trop suave, elle préfère les parfums plus forts, les parfums qui vous piquent et vous soulèvent, les parfums de gaieté, elle se retourne vers la jeune fille, elle lui adresse son sourire de lèvres, elle ne bouge par les yeux, elle continue vers le fond de la parfumerie, elle respire le carton encore une fois, elle ne sait pas qu’en faire, le jeter par terre, le garder à la main, le mettre dans son sac de papier, pour l’instant elle le garde à la…

Onze : — Fleur de Carrare, ça existe ça ? Ça doit être bizarre.

Treize : — …elle le garde à la main, les parfums évoluent…

Quinze : — Et pourquoi est-ce que ça n’existerait pas ?

Treize : — …et elle se dit que dans quelques minutes elle va peut-être y découvrir des nuances qui restent encore dissimulées, alors elle ralentit, petite et sèche, elle ralentit sa marche vers le fond de la parfumerie.

Quinze : —

Treize : — À toi.

Quinze : — Oui. (Silence.)

Onze : — Après moi, petite et…

Quinze : — Je sais, je sais. Après moi, petite… (Un temps.) Ça vient. (Silence.)

Treize : — Ça ne vient pas tellement.

Quinze : — Après moi. (Un temps.) Après moi, petite et desséchée, je devinerai qui je suis. (Un temps.) Après moi, petite et desséchée, revenue des entrailles, fatiguée à jamais des engelures et des ciels trop bas, oubliée enfin sous un tertre brun ou dans une urne chinoise, je goûterai les premières heures du lendemain. J’aurai l’impression que le monde est plat, sans collines, sans mer, sans aucun de ces obstacles, de ces falaises et de ces murailles contre lesquelles je me suis heurtée sans cesse, une vie durant. (Un temps.) Petite et desséchée, je ne pourrai ni avancer ni reculer, il ne me restera que le regard et les frissons, le chant d’un merle au-dessus de moi, et les souvenirs, beaucoup de souvenirs, souvenirs de moi, souvenirs de tous, souvenirs sans nostalgie, souvenir de bonheur et bonheur du souvenir d’avoir été heureuse. Petite et desséchée, je serai la cigale et le scarabée tout à la fois, la cigale pour la crécelle, la danse, les soirées du retour sur les roches de Provence, les champs de lavande bleue, l’harmonie, et le scarabée pour les rivages du Nil, pour le soleil naissant et pour la patience, pour le souvenir perpétuellement recomposé. (Un temps.) 

Onze : — Bigre.

Quinze : — (Un temps.) Et c'est tout.

Treize : — (À Onze.) À toi.

Onze : — Encore ?

Quinze : — Eh, on veut savoir la suite.

Onze : — Où en étais-je ?

Quinze : — Au fond de la pharmacie.

Treize : — Non, ça c'est moi. Et c'est une parfumerie, nuance.

Quinze : — Désolé. Very sorry.

Onze : — Écoutez. (Un temps.) Après moi, tout sera sec au bord de l’océan malade. Tu viendras là, chaque après-midi, t’asseoir pour regarder loin. Tu sentiras les larmes de bruine couler sur ta peau, sur tes joues raides, entre tes doigts fripés. Tu regarderas les écumes acides creuser dans leur colère les falaises de craie noire, et dans le geste que tu…

Treize : — Craie noire ?

Onze : — …avais à ton miroir, tu noueras doucement tes cheveux comme on…

Quinze : — Craie noircie, sans doute. C'est ce qu’il a voulu dire.

Onze : — Craie noire, bougres d’ignares. Des falaises de craie noire.

Quinze : — Mais ça n’existe pas, voyons.

Onze : — Bien sûr que si. Il y en a plein les musées. Des dessins à la craie noire, vous n’avez jamais vu ça ?

Treize : — Oui, mais pas en falaise.

Quinze : — Il n’y a pas de falaises de craie noire, ça c'est sûr. De craie blanche noircie, peut-être, mais sûrement pas de craie noire.

Onze : — Eh bien, que ça vous plaise ou non, moi je dis qu’il y a des falaises de craie noire, ne serait-ce que parce que je les vois, là, dans ma tête, c'est bien suffisant, non ?

Quinze : — Subjectivisme à tout crin.

Treize : — (Moqueur.) Il est mauvais joueur, c’est incroyable ce qu’il est mauvais joueur.

Quinze : — C'est égal, continuons.

Onze : — Ça vaudrait mieux, en effet. (Un temps.) Où est-ce que j’en étais ?

Treize : — Les vagues creusent les falaises.

Onze : — Oui. (Un temps.) Et tu resteras, petite et sèche… (Un temps.) Je ne sais plus. J’ai perdu le fil.

Quinze : — Bon. Eh bien moi je continue. Après moi, petite et sèche, je serai cigale et scarabée, alternativement…

Treize : — Ah non, c’est mon tour.

Quinze : — Oui, enfin ça n’a pas beaucoup d’importance.

Treize : — Donc tu n’as pas d’objection à ce que ce soit moi qui continue.

Quinze : — Si tu insistes.

Treize : — Merci. (Pause.) Après moi, elle cherchera les senteurs, les saveurs, les goûts, les touchers, tout ce qui pourra lui rappeler mon temps. Elle est fébrile. Elle court d’un point à l’autre. Elle va jusqu’au fond de la parfumerie, elle monte quelques marches, elle tourne autour d’un présentoir, elle…

Quinze : — Romantique, ça, présentoir.

Treize : — Ça vaut bien la craie noire. Elle caresse du doigt un flacon d’eau de toilette, elle se rappelle, elle sent comme une boule au fond de son cœur, la boule vide de mon absence, et cette boule se gonfle et grossit et grandit, et vite, vite, elle retourne vers la sortie, elle passe devant la jeune fille élancée son sourire mécanique aux lèvres, elle lui tend le carton de Fleur de Carrare, la jeune fille lui dit de le garder, elle le garde, elle sort, elle court, elle sort, elle se retrouve sur le trottoir où elle n’a rien à faire, elle marche, elle fuit la distance qui se creuse de minute en minute, la distance entre elle et moi, la distance entre moi et maintenant, elle bouscule un passant sur l’avenue, elle tourne à droite, elle monte…

Onze : — Ah, ça y est, j’y suis, ça me revient, les falaises et…

Quinze : — Silence.

Treize : — …droit devant elle, son sac de papier…

Onze : — Pardon.

Treize : — …serré contre sa poitrine, elle écoute le froissement qui s’amplifie à chaque pas, elle cherche, elle cherche. Et voilà. (Un temps.) Et à la fin vous m’ennuyez de m’interrompre tout le temps, ce n’est pas du jeu.

(Un temps.)

Quinze : — Il a raison. Si on se coupe les uns les autres tout le temps, on n’arrivera jamais à rien.

Onze : — De toute façon… (Pause.) Enfin, moi je n’ai pas encore compris à quoi…

Treize : — Elle cherche. Voilà. Elle froisse de ses doigts le carton parfumé, elle le plie en deux, en quatre, elle le plie en accordéon, je ne sais pas si elle s’en rend compte, c'est automatique, ça semble automatique, et elle marche de plus en plus vite, se met à courir, elle monte l’avenue, petite et desséchée, elle s’essouffle, elle croit me poursuivre peut-être, elle voit une silhouette, elle s’imagine des choses, elle se trompe, elle me prend…

Quinze : — Des choses, quelles choses ?

Treize : — …pour un passant, ou elle prend un passant pour moi, elle rêve que je puisse encore être un passant, et elle croit un instant qu’elle va pouvoir le rattraper, me rattraper moi, comme si j’étais lui, ou elle, ou eux, comme si nous étions avant moi, ou plutôt avec moi, pendant moi, comme si elle était au temps d’avant, grande et souple, au temps qu’elle court après…

Onze : — De plus en plus élégant.

Treize : — …je veux dire, aux temps après lesquels elle court, et…

Onze : — À peine mieux.

Treize : — …et qui s’éloignent à mesure qu’elle s’en rapproche, qu’elle croit s’en rapprocher, qu’elle essaie désespérément de s’en approcher, enfin, je veux dire, le temps qui court, à mesure qu’elle court…

Quinze : — Eh oui, chaque seconde du temps passé s’éloigne à chaque seconde qui passe dans le temps présent… Bien sûr.

Onze : — Banal. Y a pas plus banal.

Treize : — Peut-être, mais l’inquiétude, mais la peur, mais l’angoisse, mais la soif, mais l’horreur, la sécheresse et l’irréversible, c'est ça qu’il faut dire, le vertige de l’irréversible, la panique après moi, l’effondrement, le mélange amer de syncope et de frénésie, et la frayeur, l’effroi qui monte en glace du plus profond du corps, voilà l’histoire, et comment ça se transforme en course éperdue entre les passants, les passants qui montent et ceux qui descendent, et qui perdent leur couleur à chaque pas, qui deviennent gris comme dans un film, les passants absents qui ne savent rien, et elle enrage de douleur serrant toujours contre sa poitrine le sac de papier brun qui crisse dans sa course, avec dans l’âme la forme de ce flacon qu’elle vient de caresser, triste, obsédante, banale, carrée, qu’elle aurait dû voler, qu’elle a laissé là, ce flacon de lotion qui ne me faisait rien, pour les rides, pour les cheveux, où je perdais ma vie, où elle sait maintenant que je perdais ma vie, et toujours à la main le carton parfumé qu’on lui a donné et qu’elle plie et replie, qu’elle réduit en boule, qu’elle ne peut ni garder ni jeter, qu’elle oublie, qu’elle porte à son visage encore, machinalement, qu’elle oublie, tout le temps, avant, pendant, après, qui ne peut rien lui apporter, qui ne déclenche plus aucun sourire chez elle, rien, après moi rien, après moi le feu de la peur et rien, petite et desséchée, rien, le parfum rien, elle rien, moi rien, voilà. (Un temps.)

Onze : — (Un temps.) Ouais.

Treize : — (Un temps.) Oui.

Onze : — (Plus fort.) Ouais.

Quinze : — Petite et desséchée, après moi je serai cigale et scarabée, alternativement. Au crépuscule, j’appellerai la source de vie, je chanterai, je crierai, et le lendemain, au petit matin, poussant devant moi ma boule de poussière, je tomberai sur le côté, je m’affaisserai pour me redresser toujours. Petite et fragile, je serai à la merci du promeneur distrait ou de l’enfant méchant. Mes frissons ne seront pas d’effroi mais seulement de patience, d’attente vaine, de regard infirme…

Treize : — Tout est dans l’adjectif.

Quinze : — …de souvenir de bonheur et du bonheur d’avoir été heureuse. Une vie durant. Dans les instants d’une vie durant. Petite et desséchée, je resterai où je suis, souvenir après moi, retour à la paix de la fragmentation, bien méritée je crois, sereine. À observer le vol des oiseaux, leurs migrations lointaines vers de plats déserts ou leurs pépiements fragiles sur la margelle du puits, dans l’ombre des platanes, à rêver d’images lointaines et de saveurs immédiates, à respirer tous les vents du monde, peu à peu, je découvrirai la profondeur de mon absence, dont les contours surgiront lentement de…

Onze : — Rien, quoi.

Quinze : — …l’obscurité de nos ciels. Car, après moi, couchée à jamais, c'est vers le haut que je regarderai, cherchant un nuage, un voile au firmament qui pourrait me guider…

Onze : — Ah non, la voile, c'est à moi.

Quinze : — Un voile.

Onze : — Pardon.

Quinze : — …pour me guider sur ces chemins mystérieux, sur la… le… (Un temps.) Enfin, pour me guider, quoi. Et j’en ai un peu assez, franchement.

Onze : — Moi aussi.

Treize : — Moi aussi.

Quinze : — Nous tous. Je vous avais prévenus.

Treize : — Ah bon ?

Onze : — Attendez. Après moi, petite et desséchée, tu iras t’asseoir au bord de l’eau, tu chercheras au loin la voile qui s’en…

Quinze : — On sait.

Onze : — …qui s’en va sur l’océan malade, tu chercheras en vain, elle n’apparaîtra pas, ou elle t’échappera, et, dans l’embrun qui ne parvient pas à assouplir ta peau, tu tourneras tes regards vers la falaise noire que creusent les vagues, tu m’y chercheras encore, tu croiras y deviner ma silhouette, tu croiras la dessiner, et machinalement, comme jadis devant ton miroir, tu dénoueras tes cheveux pour les faire tomber sur tes épaules un instant, puis, sans m’attendre, les nouer plus haut, me présenter ta nuque longue et fragile, me permettre de l’effleurer doucement de mes doigts de vent, de te caresser encore, après moi, petite et triste, offrant ta nuque au souffle de la mer.

Treize : — (Un temps.) Ouais.

Quinze : — Ouais.

Onze : — Et alors ?

Quinze : — Eh bien, rien. (Un temps.) Je crois qu’il faut s’y résigner. Ça ne donne rien.

Treize : — Rien de rien, comme toujours.

Onze : — On continue demain ?

Quinze : — On recommence demain. On recommencera.

Treize : — Bon. Alors à demain.

Onze : — À demain.

(Un temps.)

Treize : — Après vous.

Quinze : — Je vous en prie.

Onze : — Pardon.

 

 

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