Extraits. > Livia et le poète. > Les éoliennes.

Accueil.
Textes.
Vie.
Extraits.
Contact.
Liens.

 

Cette nouvelle fait partie du recueil Livia et le poète, dont elle constitue le premier chapitre, qui introduit l'avant-dernière nouvelle, Peter Pan. 

 

Les éoliennes

Sur les hauteurs, un peu avant la ville, se dresse le champ des éoliennes.

 Jamais, dit-il.

Puis il réfléchit un instant. Il se reprend.

 Pas maintenant.

Je sais qu'il a raison. Mais j'aime provoquer.

 La trouille, hein ?

Il hausse vaguement les épaules. Et il plisse les yeux dans une expression d'agacement résigné. Je le vois dans le rétroviseur. Il ne prend pas la peine de soupirer.

Suit un silence. Il n'y a plus rien à dire. Je regarde le paysage. Il y a la mer au-dessous de nous. On distingue à peine les vagues. Et au loin, diluées par la brume, quelques taches plus claires, vertes ou jaunes, l'autre côté du détroit. Je ne sais pas si je les vois ou si je les invente. C'est égal. Illusion ou réalité, c'est pareil, je ne peux pas les toucher. Je ne peux que les rêver.

 

Jamais, dit-il. Pas maintenant, pas plus tard, jamais.

 

La route est sinueuse. Elle s’enfonce entre les collines, remonte, revient, repart, suit chaque pli du terrain, chaque anse, chaque ravin, avec obstination, comme si le jeu était d’égarer le voyageur, ou de le décourager. Alex conduit trop lentement à mon goût. Le moteur peine en troisième à la sortie des virages, en crachant de grosses boules de fumée bleue. Je me tais. J’ai baissé la vitre et je regarde le vent attiser la braise de ma cigarette.

En été,  les herbes sont jaunes. Au printemps, elles doivent être vertes. Noëlle a remonté ses cheveux sur la nuque, dans une sorte de chignon hirsute maintenu par une pince de plastique rouge. Elle se tient droite, le cou enfoncé dans les épaules, ballottée seulement par les virages. Elle ne dit rien. Elle regarde la route.

Au fond de certains lacets, à l’abri du vent, on croit deviner la présence d’une éolienne, le sifflement grave et puissant d’une turbine toute proche. Mais très vite l’impression disparaît, couverte par le bruit du moteur, chassée par une rafale. Je passe la tête par la portière, j’écoute. Je n’entends rien. Je suis fouetté seulement par les couleurs du paysage, l’ocre pâle, le blond, le bleu, quelques verts de l’autre côté du détroit, le blanc fragile de quelques nuages.

 Elles font des bruits de violoncelle, tu sens ?

Je parle seul au vent qui siffle à mes oreilles, dans un virage encore, à mi-côte. Je rentre la tête et je répète :

 Elles ont les accents du violoncelle, tu sens ?

Alex est arc-bouté sur le volant dans un air de lassitude, le cou baissé, le menton crispé. Noëlle ne me répond pas. Elle est murée dans son silence, blessée de nos querelles peut-être. Ou simplement elle n’imagine pas que je puisse m’adresser à elle. J’aspire une dernière bouffée de ma cigarette, je l’écrase dans le cendrier, je referme le couvercle.

 

Jamais. Je dis Aujourd’hui, il dit Jamais. Il dit A quoi bon ?

 

Le capot est ouvert. Nous sommes assis sur le muret. Il faut attendre un peu. Le soleil ne se couchera que dans deux ou trois heures. Noëlle a posé sa tête sur l’épaule d’Alex. Elle a défait ses cheveux. Une brise irrégulière les soulève, les replie, les abandonne. Ils regardent la mer, les ronces desséchées au-dessous d’eux, quelques arbres tordus accrochés à la pente. Je regarde les collines. Je regarde les crêtes arides où se dressent les éoliennes, les mâts blancs élancés, discrètement coniques, effilés comme des colonnes grecques, et les hélices à trois pales qui scrutent l’horizon, inquiètes, insatiables, tendues vers le vent. Certaines sont arrêtées.

 On est toujours déçu.

Un sentier serpente entre les ronces et les rocailles au flanc de la colline. Personne ne me répond. Un grillage suit la courbe de la crête, brillant au soleil, neuf et prétentieux. Il ne m’arrêterait pas. Deux coups de ciseaux le perceraient sans peine. Ou on pourrait essayer de les escalader. D’ici je ne vois pas bien.

Je cherche dans la boîte à gants.

 Tu sais où sont les jumelles ?

Je fouille sous les cartes et les paquets de biscuits. Ils font semblant de ne pas m’entendre. Une banane noircie par la chaleur s’est écrasée dans son sachet. Tout est poisseux. Je regarde sur les sièges, sous les vêtements, dans mon sac à dos. Il fait étouffant dans la voiture arrêtée. Tout sent mauvais. Nous sentons mauvais.

Et ils finissent par m’exaspérer avec leurs airs de tourtereaux en vacances.

 Est-ce que l’un d’entre vous pourrait me dire, s’il vous plait, s’il sait où on a mis les jumelles?

J’attends. Je contemple un instant les navires qui attendent à l’entrée d’un port. Ici ou là-bas. Ce côté-ci ou l’autre.

 Sous le siège.

Alex n’a pas bougé. Il me parle comme à un mur, avec résignation.

 Eh ben, on le dit.

J’ai parlé entre les dents, pour moi seul, ma petite vengeance, mon affront caché.

Dans les jumelles, le grillage apparaît plus puissant. Il est double, surmonté de barbelés inclinés vers l’extérieur, électrifié peut-être. Plus haut, un deuxième grillage semble plus ancien. C'est comme une frontière.

 C'est comme une prison.

Je me laisse absorber par le spectacle de ces moulins somptueux qui se découpent sur le ciel limpide, fendu à peine de quelques nuages en filaments. Beaucoup sont arrêtés, l’hélice figée dans des gesticulations tordues, orientée pourtant face au vent, dans l’axe du détroit. D’autres tournent lentement, dans un mouvement qui semble s’accélérer à chaque passage d’une pale devant le mât, puis ralentir en remontant dans une sorte de soulagement, pour se précipiter aussitôt dans la chute suivante, comme une crispation, comme une pulsation. J’accompagne leur mouvement. Je les aide. Je tends le cou à chaque passage. Je les aime. Ils sont figés dans leur ronde au sommet des collines. J’abandonne mes jumelles, je crie par-dessus la voiture, en direction du petit mur où ils sont assis :

 Les pieds dans les épines, ils tournent. Qu’est-ce que c'est ?

 Rimbaud, dit Alex sans un instant d’hésitation. Les pieds dans les glaïeuls, il dort.

 Facile, ajoute Noëlle d’un ton sardonique.

Ils n’ont pas bougé. Ils n’ont pas pris la peine de se retourner, de me regarder. Rien. Je suis un peu vexé. Si je pouvais partir, je le ferais. Je sortirais doucement, sans claquer la porte, en payant la note peut-être. Et sur le trottoir, ou dans la solitude de l’escalier, je leur ferais un bras d’honneur, un grand, un lourd. Mais sur cette corniche où il ne passe personne, seuls entre la mer et les éoliennes, avec une voiture à moitié en panne, je ne peux pas leur échapper, inutile de rêver.

Il faut renoncer.

Je me penche sous le capot. J’approche la main prudemment de peur de me brûler. Il faut attendre encore. Il n’y a rien à faire. Je vais m’asseoir à côté d’eux, les jambes dans le vide ou les pieds dans les ronces, je regarderai les bateaux, la côte inaccessible, le ferry-boat, les voiliers, la rumeur du détroit, avec mes jumelles j’essaierai de distinguer les marins sur les ponts des cargos.

J’allume une cigarette. Je ne dis rien.

 

Pas maintenant, dit-il. Attendons. Dans trois jours, dans une semaine. Peut-être.

Autant dire jamais. Il refuse toutes mes idées.

 

J’imagine les flammes qui rongent les collines. Nous serions partis depuis longtemps, nous aurions traversé le détroit peut-être. Nous serions de simples touristes sur les remparts de la forteresse, nous aurions glissé quelques pièces de monnaie dans la longue-vue, nous observerions notre œuvre de loin, bleuie par les brumes, affadie par l’opacité des lentilles.

La terre serait noire, fraîche et calcinée. Les flammes seraient rouges comme le sang, courtes, rageuses, intenses et silencieuses. Elles dessineraient une sorte de dentelle sophistiquée tout le long de la côte, plus avancée là où le vent est le plus fort, plus douce dans les anses. Et ici et là elles éclateraient en crépitements jaunes sur un buisson plus dense ou sur un arbre sec, comme un petit soleil sur notre terre, comme un peu de bonheur doré dans le crépuscule. Les pompiers s’acharneraient. Les avions et les hélicoptères largueraient leurs cargaisons d’eau sur les flammes et devant elles, en vain. Le vent du soir viendrait nous aider. Noëlle aurait ramassé ses cheveux en une grosse tresse courte, et elle me sourirait, elle me pousserait de l’épaule pour prendre la longue-vue à ma place. Je la laisserais faire. Je respirerais son parfum.

Et là-bas, les flammes monteraient inexorablement. Les ailes des éoliennes tourneraient affolée, éclairées seules sur le ciel obscur par la lueur de l’incendie, les mâts noircis déjà par les fumées derrière leurs barrières et leurs barbelés impuissants, et plus rien ne pourrait les protéger, plus rien ne pourrait nous empêcher d’assouvir notre soif. Les flammes et le vent. L’eau et l’espoir. Les éoliennes. Je brûle avec elles.

 

Alex a refermé le capot.

 On peut repartir.

Ma cigarette entre les lèvres, je monte à l’arrière. J’ai envie d’insister encore un peu.

 Alors, qu’est-ce que tu en dis ? À la réflexion?

Il met le contact. Il se penche pour écouter le moteur. Noëlle secoue la tête en arrière et noue ses cheveux.

 Jamais, dit-il. Je t’ai dit Jamais.

Noëlle pousse son petit ricanement habituel.

Nous partons lentement, de virage en virage. La vitre est baissée. Je regarde la côte lointaine. Je tire une dernière fois sur ma cigarette. Puis je la jette sur le bas-côté, dans les broussailles. Les broussailles les plus sèches. Et je me retourne. Je regarde par la lunette arrière comme un enfant. La voiture laisse quelques petits paquets de fumée bleue au-dessus du goudron. C'est tout. Ils se dissipent, et moi, j’oublie. La cigarette s’éteint lentement. Probablement.

 

Tout près de là, une ville s’étire au creux de la baie, au-dessous du champ des éoliennes.

 

[Buy Opera!]

 

 

 

 

Copyright © Olivier Somosterre 2003-2006