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Dialogue à deux voix. On peut imaginer deux corps couchés à une distance suffisante l'un de l'autre pour ne pas pouvoir se toucher. On peut aussi n'imaginer que deux voix dans le noir.

 

Rien

Face : — Tu vois quelque chose ?

Pile : — Rien.

Face : — Regarde bien.

Pile : — Rien.

 

Face : — Tu entends quelque chose ?

Pile : — Rien.

Face : — (Un temps.)  Vraiment ?

Pile : — Vraiment. Et toi ?

Face : — Non.

Pile : — (Un temps.) Comment, non ?

Face : — Non, je n’entends rien.

Pile : — Sauf moi, bien sûr.

Face : — (Siffle entre ses dents.)

 

Face : — C’est amusant. Vraiment amusant.

Pile : — Pardon, pardon. (Un temps.) Continuons.

Face : — Merci. (Un temps. Ton sérieux.) Tu sens quelque chose ?

Pile : — Rien. Ni chaud ni froid.

Face : — (Siffle entre ses dents.) Non, je veux dire : une odeur. Est-ce que tu sens quelque chose, une odeur ?

Pile : — Rien.

 

Face : — Pas même un parfum ? Une petite pointe de Chanel ou de Paco Rabane qui t’apporterait mon souvenir ?

Pile : — Pas même. Rien, sans te vexer. Rien qu’un grand silence d’odeurs absentes, comme une zone d’ombre olfactive qui aurait tout recouvert de son noir manteau.

Face : — Noir manteau, vraiment ?

Pile : — Noir manteau, pas moins.

Face : — (Siffle entre ses dents.)

 

Pile : — Tu sais que c'est un peu fatigant, ce tic.

Face : — Quoi ?

Pile : — (Imite, siffle entre ses dents.)

Face : — (Siffle entre ses dents.) Je fais ça, moi ?

Pile : — Tout le temps.

Face : — Et ça t’agace ? (Pas de réponse.) Ça t’exaspère ?

Pile : — Oh, peut-être pas jusque-là.

Face : — Mais ?

Pile : — Quoi, mais ?

Face : — Ça ne t’exaspère pas tant que ça, mais… ?

Pile : — Mais rien. Rien du tout. Rien de grave. Je n’ai rien dit, parlons d’autre chose. (Un temps.) Avançons. (Un temps.) Continuons.

 

Pile : — Rien. Je ne vois rien. (Un temps.) Pose-moi la question suivante. (Pas de réponse.) Allez, fais un effort. Je sais que c'est dur, mais on y arrivera.

Face : — (Bas.) Tu crois ?

Pile : — (Encourageant.) Question suivante.

Face : — Question suivante. Où en étions-nous. (Un temps.)

Pile : — À « tu vois quelque chose, je ne vois rien ».

Face : — OK. (Ton sérieux.) Tu entends quelque chose ?

Pile : — Rien.

Face : — Tu sens quelque chose ?

Pile : — Rien.

Face : — (Siffle entre ses dents.) Pardon.

Pile : — Je t’en prie.

Face : — Non, je veux dire : (siffle entre ses dents) c'est encore faux.

Pile : — Quoi ?

Face : — Tu dois dire « ni chaud ni froid ».

Pile : — Tu as raison. Ni chaud ni froid.

Face : — (Siffle entre ses dents.) Non, une odeur. Est-ce que tu sens une odeur.

Pile : — Rien, je viens de te le dire.

Face : — Oui, eh bien il faut le répéter.

Pile : — Rien, je viens de te le dire.

Face : — Pas même un parfum, une pointe de quelque chose qui me rappellerait à toi ?

Pile : — Qui m’apporterait ton souvenir.

Face : — Qui m’apporterait ton souvenir.

Pile : — Non, qui t’apporterait mon souvenir.

Face : — C'est ce que je dis.

Pile : — Non, tu dis le contraire.

Face : — C'est ce que je dis. Tu le dis à l’endroit pour que je le dise à l’envers. (Un temps.) Ou l’inverse. (Un temps.) Moi à l’envers et toi à l’endroit. Ou toi à l’envers et moi à l’endroit, tu m’as compris. (Un temps.) Tu m’as compris. (Un temps.) Tu m’écoutes ? (Un temps.) Tu m’entends ? (Un temps. Siffle entre ses dents.) Tu m’entends, tu m’écoutes, tu es là ? (Un temps. Siffle plus fort.)

Pile : — (D’un ton lassé.) Oui, oui… Voilà.

Face : — (D’un ton soulagé.) Ah. Tu m’entends.

Pile : — Rien. Je n’entends rien du tout, je viens de te le dire. (Un temps.) Pas une bribe. Peut-être un vague babillage lointain, en tendant l’oreille. Mais il faudrait que tu te taises pour que j’écoute.

Face : — Pour ça, il faudrait que je sois sûr que tu es là.

Pile : — Mais évidemment, que je suis là, où voudrais-tu que je sois ? (Un temps.) Où voudrais-tu que je puisse aller ? (Un temps.) D’ailleurs, écoute un peu ce que tu me dis, c'est absurde, rends-toi compte, tu me dis que tu ne me parles que si tu es sûr que je ne suis pas là.

Face : — Je n’ai pas dit ça.

Pile : — Mais si.

Face : — Mais non.

Pile : — Tu viens de dire que tu te tairais si tu étais sûr que je suis là, donc…

Face : — Je n’ai pas dit ça.

Pile : — …donc tu me parlerais si tu étais sûr que je ne suis pas là, logique.

Face : — Je n’ai pas dit ça, ce n’est pas ce que j’ai dit, ça n’a aucun sens, tu racontes…

Pile : — (Imperturbable.) Parfaitement logique.

Face : — …racontes n’importe quoi, d’ailleurs je commence à en avoir assez, c'est toujours la même histoire avec toi, toujours les mêmes… (Cherche le mot, ne trouve pas), toujours la même comédie, à croire que c'est la seule chose qui t’amuse, mélanger tout, brouiller les cartes, jeter de la fumée à la figure des gens, tourner en ronds, toujours en ronds, je n’en peux plus, moi, je m’embrouille, naturellement, et plus personne ne sait où on en est, et on recommence toujours au même endroit et on n’arrive jamais à rien, et c'est toujours ma faute, si on t’écoutait…

Pile : — Je n’ai pas dit ça.

Face : — …ce serait toujours ma faute, ma faute si nous en sommes là, ma faute si tu ne vois plus rien, si tu n’entends plus rien…

Pile : — Jamais dit ça.

Face : — …si tu ne sens plus rien, si tu ne… (Un temps.) Si tu es comme tu es. (Un temps.) Et moi aussi. (Un temps.) Si nous en sommes là. Nous. (Pause.) Si c'est là que nous en sommes. Toujours ma faute.

 

Face : — Tu m’aimes ?

Pile : — Pardon ?

Face : — (Un temps.) Non, rien.

Pile : — Qu’est-ce que tu as dit ?

Face : — Rien, rien, c'est sans importance.

Pile : — (Un temps.)  J’ai bien compris ? (Un temps.) Tu sais, je crois que j’ai compris ce que tu as dit.

Face : — Ah bon ?

Pile : — Tu as dit « Tu m’aimes ? »

Face : — Moi ?

Pile : — C’était gentil.

Face : — Moi ? Je n’ai pas dit ça.

Pile : — Vraiment ?

Face : — Je sais ce que je dis, tout de même.

Pile : — Et qu’est-ce que tu as dit, alors ?

Face : — Je ne sais pas, j’ai dit…

Pile : — Tu as dit « Tu m’aimes ? ».

Face : — Mais non, je n’ai pas dit « Tu m’aimes », j’ai dit « Le même ».

Pile : — Le même ? Le même quoi ?

Face : — Le même, voilà. Le même silence, le même vide, le même rien. Le même, quoi.

Pile : — Le même alors. Alors d’accord. Le même. (Un temps.) Et toi, tu « le même » aussi ?

 

Face : — Inutile. Impossible avec toi. Continuons. Tu vois quelque chose ?

Pile : — Rien.

Face : — Rien ?

Pile : — Rien.

Face : — Tu entends quelque chose ?

Pile : — Rien. Rien sauf toi, etc. (Un temps.) Sauf toi, parfois, quand je t’écoute, et peut-être un vague babillage au loin, mais je ne sais pas si c’est toi ou si c’est le silence ou si c'est…

Face : — Pas si vite.

Pile : — Si c'est… dans ma tête, je ne sais pas, il faudrait que j’écoute.

Face : — Eh bien écoute. (Silence. Puis un bruit au loin, comme une branche morte qui casse.) Qu’est-ce que c’est ?

Pile : — Je ne sais pas.

Face : — Tu as entendu, toi aussi ?

Pile : — Oui, je crois bien.

Face : — Un bruit ? (Pas de réponse.) Un bruit, n’est-ce pas ? Un bruit, pas une voix ? (Pas de réponse.) Je veux dire, le bruit d’une chose, n’est-ce pas, pas le bruit d’un homme ?

Pile : — (Siffle entre ses dents.)

Face : — Quoi ?

Pile : — Non, pas un bruit d’homme, évidemment.

Face : — Non, n’est-ce pas ?

Pile : — (Un temps.) Plutôt un bruit de chêne qui se brise.

Face : — Des chaînes qui se brisent ?  Nous ne sommes pas seuls, alors ? Il y aurait des gens là-bas ? Tu es sûr ?

Pile : — (D’un ton moqueur.) Sûr, est-on jamais sûr de rien. (Un temps.) En ce bas monde.

Face : — Et qui se relèvent de leur esclavage. Qui brisent leurs chaînes, comme nous devrions le faire. (Fébrile.) Écoute bien, écoute mieux. C'est peut-être la fin de notre…

Pile : — Tais-toi, si tu veux que j’écoute les chênes au loin.

Face : — Pardon. (Long silence. Aucun bruit.) Alors ?

Pile : — Rien. Ce n’était peut-être qu’une petite brise dans les branches d’un chêne qui brisait ses chaînes.

Face : — (Qui a enfin compris.) Ah, c'est amusant. Vraiment amusant. Bravo. (Un temps.) J’ai dit Bravo.

Pile : — Merci.

Face : — C'est tout ce que tu trouves à dire ? (Pas de réponse.) Tu joues avec moi, ce n’est pas bien. (Un temps.) C'est cruel.

Pile : — Tout de suite les grands mots.

Face : — Parfaitement. Et je veux des excuses.

Pile : — Calme-toi, c’était un jeu de mots, rien d’autre.

Face : — Eh bien, on ne joue pas avec les mots, voilà. C'est mal. (Pause.) Ni avec les gens, ni avec les mots, tu m’entends ? (Un temps.) Tu m’entends ? (Pas de réponse.) Tu ne vas pas te mettre à bouder, en plus ? (Pas de réponse.) Je vais te dire, tu es lamentable. (Pas de réponse.) Minable, crapoteux, pitoyable. (Un temps.) Et tu me dégoûtes, tiens. (Pas de réaction.) Réponds-moi. (Un temps. D’un ton toujours plus plaintif.) Ne t’en va pas. Réponds-moi. (Un temps.) Ne me laisse pas.

 

Face : — Tu vois quelque chose ? Rien. Tu entends quelque chose ? Rien, n’est-ce pas ? (Pas de réponse.) Je note que tu n’entends rien. Et tu sens quelque chose ? Rien ? Aucune odeur, aucun parfum, rien qui me porte vers toi, rien qui nous unisse ? Rien. Je note : rien. Mais rien qui nous sépare non plus. N’est-ce pas ? (Pas de réponse.) Rien non plus, je note. Et au toucher, tu sens quelque chose au toucher ? Rien, bien sûr. Rien qui ne soit toi-même.

Pile : — J’allais le dire.

Face : — Rien d’autre que tes doigts qui se serrent les uns contre les autres, et tes ongles qui entaillent la paume de ta main, et quelques grattements par-ci par-là, et ton dos couché dans l’herbe drue. Et ton poids, l’énorme poids de ton corps affadi. Et ta respiration, le passage du souffle entre tes lèvres. Et les crispations de ta bouche quand tu parles…

Pile : — (Presque en même temps, d’abord en écho avec un peu de retard, puis rattrapant et finalement dépassant Face.) …oigts qui se serrent les uns contre les autres, comme des chatons aveugles, et mes ongles qui entaillent ma peau, et quelques grattements ici et là, et mon corps étendu dans l’herbe drue, et mon poids, l’énorme poids de mon propre poids, et ma respiration, le chuintement de l’air entre mes lèvres, et les grimaces de mes joues quand je parle, et le glissement doucereux de la salive dans la gorge, et les coupures, les brûlures et les gerçures.

Face : — Mais à part ça, rien.

Pile : — Les abcès, les escarres, si « ça » n’est rien, alors à part ça rien, oui.

Face : — Tu as mal ?

Pile : — Presque. (Un temps.)  Et toi ?

Face : — Je ne sais pas. (Un temps.)  Non, je ne crois pas. (Un temps.) Qu’est-ce que ça veut dire « presque » ?

Pile : — Comment ?

Face : — Qu’est-ce que ça veut dire « avoir presque mal » ?

Pile : — Présence égale douleur. L’équation universelle. (Un temps.) Ça va de soi, non ?

Face : — Peut-être. Ou peut-être pas. Ou peut-être presque.

Pile : — (Siffle entre ses dents.) Excellent. Superbe.

Face : — Mais sérieusement, tu as mal ou pas ?

Pile : — Non, sérieusement, on ne peut pas dire que j’aie mal. Je me sens, c'est tout.

Face : — Donc tu sens quelque chose ?

Pile : — Oui.

Face : — Oui ?

Pile : — Oui.

Face : — Tu ne vois rien, tu n’entends rien, tu ne sens aucune odeur, mais tu te sens toi-même ?

Pile : — Ben oui, oui. (Un temps.) C'est interdit ? (Pas de réponse.) Il y a quelque chose qui cloche ? (Pas de réponse.) J’ai dit une bêtise ? (Pas de réponse.) Allô ? (Un temps.) Y a quelqu'un ? (Pas de réponse.) J’ai gaffé, c'est ça ? J’ai dit exactement ce qu’il ne fallait pas dire, c'est ça ? (Pause.)

Face : — Et si je tends le bras vers toi, tu sens quelque chose ?

Pile : — Rien.

Face : — Attends une seconde. (Froissements.) Et maintenant ?

Pile : — Toujours rien.

Face : — Vraiment ?

Pile : — Et toi, tu me sens ?

Face : — Non.

Pile : — Tu vois bien.

Face : — Je ne vois rien.

Pile : — Tu ne me sens pas.

Face : — Non. (Un temps.) À quoi est-ce que tu ressembles ? Qu’est-ce que je devrais sentir ?

Pile : — À rien. Et rien.

Face : — Comment ?

Pile : — Je ne ressemble à rien et tu ne devrais rien sentir.

Face : — (Siffle entre ses dents.) Amusant, ça aussi.

Pile : — (Ironique.) N’est-ce pas. Amusant d’être et de ne pas être à la fois, amusant d’avoir la peau tournée vers l’intérieur, de ne rien voir, de ne rien entendre, de ne rien sentir que quelques vieilles fonctions métaboliques élémentaires, les petites douleurs de la vie qui vit.

Face : — De la vie qui s’en va.

Pile : — De la vie qui meurt.

Face : — Les petites douleurs de la mort qui vient.

Pile : — Amusantes, les petites douleurs de la mort qui fait son oeuvre, si cocasses, si divertissantes.

Face : — Si imprévues, surtout.

Pile : — C'est vrai. (Un temps.) Totalement programmées et parfaitement inattendues.

Face : — Fatales.

Pile : — (Siffle entre ses dents.) Tu t’y mets aussi. (Silence.) Tu sais, je voudrais te dire quelque chose. (Pas de réponse.) Je voudrais te dire : le même aussi.

Face : — (Un temps.) Je ne comprends pas.

Pile : — Bien sûr que si.

Face : — D’accord. Alors reprenons. Tu vois quelque chose ?

Pile : — Rien.

Face : — Regarde bien.

Pile : — Le même.

Face : — Tu entends quelque chose.

Pile : — Rien.

Face : — Écoute bien.

Pile : — Rien

Face : — Sauf moi, peut-être ?

Pile : — Oui, sauf toi, sauf moi.

Face : — Toi et moi, le même, n’est-ce pas ?

Pile : — Je ne sais pas. Tu tends le bras et je ne sens rien. Je tends le bras et je ne sens rien. Il n’y a pas de bras que je sente.

Face : — Le même bras.

Pile : — Le même, rien.

Face : — Rien, le même.

 

 

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