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Lucie en quête. < Les copies vertes. < Lucie sur l'eau. < La parade. > Lucie devant moi.

Texte intégral.

 

La parade

Vous aviez peur de vous égarer. Vous préfériez les artères principales. Vous regardiez par la vitre en regrettant qu'elle soit teintée. Vous ne l'ouvriez pas, à cause de la chaleur, ou un peu seulement, quand vous fumiez. Le chauffeur toussait. Vous ouvriez plus grand. Il s'excusait. Vous ne disiez rien. Vous étiez tendu. Qu'il tousse, vous disiez-vous. Je n'y peux rien. Votre corps vous semblait plus fragile que le sien, de toute façon. Il devait vous blesser plus que le sien. Vous réfléchissiez à ça pendant un instant, comment est-ce que vous sentiez votre corps, comment est-ce qu'il sentait le sien. Et puis ces idées vous quittaient et d'autres venaient.

Vous ne pouviez pas vous égarer. Il était là. Il vous guidait. Il vous menait à destination. Il suffisait de lui dire. Pourtant, les rues étroites vous semblaient hostiles, trop sinueuses, trop peuplées de passants, de charrettes, de tricycles. Vous préfériez les embouteillages. Ça vous semblait ridicule.

―  Shortest way, disiez-vous.

Le chemin le plus court. Shortest in time. La distance importait peu. C'est le temps qui comptait. Vous vouliez aller vite, être partout, connaître, organiser, commander. Vous aviez foi en votre idée. Vous croyiez en vous-même. Vous ne saviez pas l'exprimer mais vous sentiez quelque chose et vous le suiviez. Ça va suffisait.

Vous étiez assis bas. Ou vous vous laissiez glisser dans votre siège, jusqu'à ce que votre tête trouve son confort dans un repli du dossier. Vous ne lisiez pas. Vous souffriez de ces nausées encore. Vous deviez dormir ou regarder le paysage.

Vous éteigniez votre cigarette dans le cendrier et vous jetiez le mégot par la fenêtre. C'est une vieille habitude, venue du temps où les cendriers ne se vidaient jamais. Vous la gardez consciemment, souvenir de liberté, bien qu'aujourd'hui on nettoie tout chaque jour sans même que vous vous en rendiez compte.

 

Non, vous n'étiez pas malheureux. Non, vous n'étiez pas triste. Pourquoi auriez-vous été triste ? Quel était le malheur qui vous arrivait à vous, calé dans le fond de votre limousine ? Aucun, vous le saviez bien. Vous traversiez le temps et les lieux comme sans y toucher, toujours indemne, toujours au coin du feu le soir, toujours libre si vous en preniez le temps.

Vous laissiez la vitre entrouverte encore quelques secondes, vous attendiez que la fumée vous semble dissipée, vous respiriez un instant les odeurs du dehors, puis vous la refermiez. Elle montait avec un bourdonnement et s'arrêtait dans sa rainure avec un bruit de sas, comme une aspiration gloutonne et ventrue. Vous étiez à nouveau libre du monde et privé du monde. L'air se glaçait autour de vous, il devenait plus coupant. Le chauffeur continuait à tousser.

 

Des idées s'étalaient devant vous, en conflit, en concurrence. Il fallait choisir. Vous hésitiez. Chacune était un pari. Aucune ne semblait meilleure que les autres. Les minutes passaient.

Shortest time, Leo. I'm late.

Vous aimiez ça, la précipitation, l'audace, le pari. Vous viviez de cette inquiétude. Vous la jetiez dans la bataille et vous la regardiez brûler. Vous vous regardiez brûler en elle peut-être ?

Les bruits vous parvenaient étouffés par l'épaisseur des vitres et le bruit de la ventilation. Vous n'entendiez qu'à peine le moteur. Vous étiez habitué au bruit des avertisseurs, aux exclamations, aux protestations des chauffeurs de camion, aux signes des passagers assis en amazone sur les Vespas. Vous ne les écoutiez pas. Vous n'y faisiez pas attention. Vous les connaissiez à peine. Ils étaient pour vous un ensemble indistinct d'hommes et de femmes aux habits chamarrés, occupés à des tâches que vous ne saviez pas imaginer. Mais ça ne vous arrêtait pas. Ils étaient l'objet de vos paris, ça vous suffisait. Vous n'aviez pas besoin de leurs vies, sinon comme décor et comme prétexte à vos prouesses.

Mais cette pensée ne vous effleurait pas. Vous étiez enfermé dans l'idée que vous vous faisiez de votre puissance. Et Leo vous aidait. Il vous confortait. Vous ne preniez pas le temps d'y penser, pas ce jour-là, mais vous le saviez confusément. Il vous protégeait, caché modestement dans l'ombre.

Vous poussiez un soupire. Il fallait choisir. Il fallait établir un plan. Vous vous apprêtiez à allumer une nouvelle cigarette. Vous renonciez, pour quelques secondes seulement. Vous rajustiez votre cravate, dans un geste mécanique, en levant le menton.

Un coup de volant sur la gauche ou sur la droite vous déséquilibrait de temps en temps. Vous ne bronchiez pas. Vous vous trouviez trop vieux pour mourir en voiture.

 

Certaines maisons étaient très blanches au soleil, comme de petits palais entourés de gazon tendre et d'arbres lourds. Rien ne les séparait de la rue, ni grille, ni mur, ni garde en faction, et pourtant personne n'y passait. Elles étaient rares. Vous les aimiez. Vous aimiez les regarder. Vous vous l'avouiez sans trop d'effort. Vous aimiez les voir et les interroger de derrière votre glace teintée. Vous voyiez des sabres et des oriflammes, des uniformes colorés, rouges et noirs comme si le roi Georges était encore ici. Vous n'entriez pas. Vous ne le souhaitiez pas. L'apparence vous suffisait. Comme si le monde était fait d'écorces vides et de l'ombre des passants.

 

Vous aviez le sentiment d'un sacrifice peut-être ? Non, ne dites pas ça. N'essayez pas. Vous n'avez aucun droit de prétendre à ça. Vous nagiez dans votre limousine de glace. Vite, vite.

Hurry up, we're late.

Vous n'étiez pas sûr qu'il comprenne vos mots. Mais l'intonation ne laissait pas de doute.

Et pourquoi n'étiez-vous pas parti plus tôt ? Quel besoin de se précipiter dans les rues, quel besoin de bousculer les passants, de klaxonner, d'emprunter la piste opposée pour dépasser ? Quel besoin de choisir l'heure des embouteillages pour vos rendez-vous ?

Vous allumiez enfin cette cigarette avec laquelle vous n'aviez pas cessé de jouer depuis tout à l'heure. Votre geste était mécanique et précipité. Puis vous releviez la tête en aspirant la fumée comme on boit une eau fraîche, vous vous penchiez en arrière en bombant le torse, vous remettiez votre briquet dans la petite poche de votre veston. Vous sentiez un picotement dans les yeux, comme s'ils rétrécissaient soudain. Et vous entrouvriez la vitre. Il y avait le décrochement du sas, comme une ventouse qui lâche et un dégonflement, puis le bourdonnement du moteur électrique. Et vous lâchiez le bouton. Leo toussait. Une bouffée d'humidité chaude entrait par la fente. Vous la respiriez autant que la fumée du tabac. L'air était ample. Il avait de l'espace. Il venait de la mer. Il était épais. Il était le contraire de vous. Vous étiez la sécheresse et la maigreur. Vous vous redressiez, avec un bref sentiment de bien-être.

Quel était le pari ? Quel était le prix ? Quel était le gain ? Quel était le filet dans lequel vous comptiez les prendre ? Quelle était la puissance que vous alliez gagner ? Quel était le regard que vous alliez vous attirer ? Vous vous redressiez sur votre siège. Oui, vous les aimiez. Non, vous ne les aimiez pas. Pourquoi est-ce que tout se réduirait à une question d'amour ? Pourquoi est-ce que l'amour serait la seule mesure de nos vies ? La fumée vous blessait la gorge. La braise était trop chaude, trop orange, trop longue. Tout vous semblait acide, vos mains, vos lèvres. Sur votre droite, un petit temple se découpait sur l'eau.

― Leo ?

Il mettait du temps pour répondre. Il ne s'attendait pas à ce que vous lui parliez.

Yes, Sir ?

― Non, rien. Nothing. Sorry.

Ou plutôt si. Vous aviez une chose à lui dire soudain, une seule petite chose, simple et brève, une petite chose vraie: « Stop, Leo. Let's stop over there. Arrête-moi là. Laisse-moi descendre, je veux marcher, je veux sortir, je veux sentir autre chose que le froid et le chaud, je veux l'épaisseur et je veux la chaleur du soleil sur ma peau, et je veux les couleurs telles qu'elles sont. » C'était si simple. Mais rien ne sortait.

Votre corps amaigri se pelotonnait dans un confort acide. Vous sentiez vos brûlures, vos vieilles aigreurs qui vous montaient de l'estomac, qui vous prenaient toute la poitrine, irradiant ses morsures de crabe entre chacune de vos côtes. D'ailleurs, qu'auriez-vous fait là, arrêté contre un trottoir dans votre limousine démesurée ? Regarder ce temple que vous aviez vu vingt fois ? Descendre, traverser la rue, contourner le lac pour emprunter la passerelle de l'autre côté, avancer sur les planches, descendre une marche et regarder la statue solitaire et dorée ? La même statue pour la vingtième fois ? Le même éclat imperturbable de ses yeux de métal, son éternel sourire de Joconde, mi-moqueur mi-serein ? Quoi ? Faire quoi ? Comprendre quoi ? Apprendre quoi ? Découvrir quel mystère qui se cacherait sottement dans une statue ? Vérifier que la beauté s'efface à mesure qu'on s'en approche ?

La beauté. Que saviez-vous de la beauté ? Que saviez-vous en voir ? Vous trouviez un instant de plaisir à voir ce temple et ce petit lac à votre droite derrière les bornes blanches aux formes compliquées et les arbres malingres qui défilent en premier plan. Mais votre plaisir n'était pas dans le temple, ni dans sa vue, ni dans sa contemplation, ni dans le souvenir des bâtisseurs, ni dans l'admiration des fidèles, ni dans le mystère des offrandes, ni dans le repos qu'il aurait pu vous inspirer. Il n'était que dans votre course. Il était dans l'usurpation, dans le fait d'être là, vous, dans cette limousine avec ce chauffeur, de passer en trombe devant ce temple pour aller à ce rendez-vous, alors que tout ça n'était pas à vous, pas pour vous, pas de vous, pas en vous. Alors que tout ça ne devait pas être, vous le saviez bien.

Le chauffeur toussait encore. Il essayait de se retenir. Il n'y parvenait plus. Il gardait les deux mains sur le volant, le doigt sur le klaxon, immobile dans sa vitesse, puissant et rigide, secoué pourtant d'une force qu'il ne pouvait pas contenir.

Avec lui, vous n'aviez rien à craindre. Jamais vous ne pourriez vous égarer. Jamais vous ne seriez en danger. Vous aviez confiance en lui. Sa toux vous ramenait au présent. Vous aviez un doute. Ce rendez-vous tombait mal. Vous vous étiez lancé sans savoir quel parti prendre. C'était un jeu de dés. Vous pouviez perdre. Votre intuition pouvait vous trahir cette fois. Pourquoi aurait-elle été infaillible ? Qui a dit que seul et squelettique vous seriez toujours plus habile que vos adversaires, que vous ne commettriez jamais l'erreur fatale, que vous inventeriez toujours la pirouette finale qui remettait tout en place, qui gonflait votre puissance, qui vous rendait plus indispensable que jamais ? Personne. Personne n'avait dit ça. Personne n'avait jamais eu confiance en vous comme vous aviez confiance en Leo. On se méfiait toujours. On admirait votre intelligence, c'était du moins ce qu'on vous disait, mais en réalité on vous craignait seulement. On attendait votre faux-pas en riant sous cape. On se réjouissait de votre chute. On la disait inévitable. C'est ce que vous sentiez. Ça vous blessait. Ça vous brouillait les idées. Vous luttiez. C'était un combat de plus. Et celui-là, vous alliez le perdre. C'était peut-être le combat de trop. C'était peut-être le seul combat qui soit vraiment le vôtre. Usurpateur.

Vous vous redressiez. Vous tentiez de chasser ces idées. Ce n'était pas le moment de laisser monter vos ressentiments. Il ne fallait pas disperser vos forces. Leo progressait dans le trafic. Quinze minutes plus tard, vous seriez assis dans le fauteuil qu'on vous aurait désigné, en train d'écouter les politesses d'usage. Vous observeriez les autres participants. Vous vous étonneriez de voir l'épaisseur des dossiers qu'ils exhiberaient devant eux comme des remparts, comme des défenses ou au contraire comme la preuve de leur agressivité. Vous, vous n'auriez que votre porte-documents devant vous, maigre, fin et racé comme vous auriez voulu l'être, un peu trop tape-à-l'oeil pourtant. Et il serait vide. Et votre tête serait plus vide encore que lui. Vous ne seriez qu'ébloui par le froid, vous ne seriez qu'effrayé par la paralysie qui s'emparerait de vous, toutes vos forces drainées par la rancoeur vers des terres lointaines. Non, vous deviez refuser ça. Vous deviez étouffer toutes les voix qui vous rongeaient, les refouler, les mépriser. C'était la clé de votre succès ce matin, le seul espoir d'un dernier rétablissement.

Le seul espoir.

 

Leo, could you stop over there, please.

La phrase a jailli de votre cou comme par miracle, claire et péremptoire. Vous ne l'attendiez pas. Ce n'était pas votre voix, c'était trop calme, trop naturel, trop mûr, trop objectif pour être vous. L'ordre était contradictoire, Leo hésitait, il était surpris. Vous aussi sans doute, plus encore que lui peut-être. Il bougeait la tête pour vérifier.

I need to walk.

Votre voix était redevenue sourde. La raison reprenait le dessus, le besoin de cacher les choses les plus simples. Oui, vous aviez besoin de marcher, d'étirer un peu votre corps trop maigre, trop voûté, trop cassant. Vous aviez besoin d'échapper à cette nervosité.

Derrière vous, le temple était passé depuis longtemps. Il n'y avait plus rien à voir. Les berges du lac avaient fait place aux murs irréguliers de quelques résidences, aux haies, aux espaces de gazon privé qu'on mettait ici au centre-ville. Leo hésitait encore. Vous deviez insister.

La limousine s'immobilisait finalement dans le repli d'un arrêt de bus. Le moteur restait en marche. Le chauffeur continuait à regarder fixement devant lui dans une pose à la fois concentrée et obstinée. Il n'osait pas se retourner. Il n'osait pas parler. Peut-être qu'il retenait une nouvelle quinte de toux.

Vous avez ouvert la portière. Vous vous êtes extirpé de la limousine avec difficulté. Le trottoir était trop proche, trop haut, vous ne saviez pas où mettre le pied. Et votre dos vous faisait mal, votre nuque, vos épaules, toute la cage d'os et de nerfs où vous étiez enfermé. Vous vous êtes déplié sur le trottoir, de toute votre hauteur. Vous étiez fourbu comme après toute une journée de route. L'humidité de l'air vous a saisi, avec l'immense chaleur qui calme et qui adoucit tout. Il vous a semblé soudain que le monde était possible. C'étaient vos propres mots. « Peut-être que le monde est possible. » Vous ne saviez pas ce que ça voulait dire. Vous n'étiez pas sûr que ça ait un sens. Mais c'étaient les mots de cet instant-là, les mots du soulagement.

Vous avez repoussé la portière derrière vous. Leo vous a regardé enfin. Vous avez croisé son regard. Vous y avez lu de l'inquiétude, comme s'il sentait que sa protection allait vous faire défaut au moment où peut-être vous en auriez le plus besoin. Vous lui avez souri. Ou au moins, vous avez essayé. Vous avez jeté à travers la vitre un rictus rapide qui devait le rassurer, lui dire que tout allait bien, qu'il n'était pas la cause de votre revirement, que vous arriveriez en retard au rendez-vous mais que ça n'avait pas d'importance. Vous n'étiez pas sûr qu'il comprendrait. Mais vous aviez fait votre possible. Vous vous êtes retourné. Malgré les bruits de la rue et la vitre fermée, vous avez entendu qu'il toussait.

Devant vous, après un petit mur et un grillage, s'étendait un pré entouré de buissons, ou peut-être une pelouse, entourée de haies. Des dizaines d'enfants étaient là, debout, à deux cent mètres de vous, devant le bâtiment qui fermait le pré, silencieux, tous identiques dans leurs uniformes gris et blancs. Ils devaient avoir huit ou dix ans, tous le même âge. Ils formaient trois carrés, rigoureusement alignés comme des athlètes ou comme des danseurs coréens. Le carré du centre était celui des filles. Elles portaient des jupes grises avec quatre grands plis sur les côtés, et des blouses blanches fermées par un noeud rouge et vert. Les garçons formaient les deux autres carrés, culottes du même gris, chemise blanche et cravate à bandes rouges et vertes. Vous ne distinguiez pas leurs chaussures. Devant eux, une fanfare d'une douzaine de musiciens semblait régler un différend. Quelques professeurs, quelques surveillants étaient là aussi, en ordre dispersé. Le silence vous surprenait. On attendait.

Ce pré aurait pu être un terrain de football. La maison était de briques violemment rouges, avec des tourelles et des toits pointus, des tuiles couleur d'ardoise, un porche majestueux moisi par les pluies. Vous avez fait quelques pas. Vous vous êtes éloigné de la voiture, à cinq mètres, à dix mètres. Leo vous suivait des yeux. Il ne savait pas s'il devait vous accompagner, avancer au pas dans la voiture derrière vous, s'arrêter à vos arrêts, repartir avec vous, ou rester là au contraire vous attendre à sa place. Vous compreniez son trouble. Vous vous êtes retourné vers lui, vous lui avez fait signe de couper le moteur, un quart de tour du poignet de gauche à droite. Il a obéi. Il est descendu de la voiture à son tour. Il restait là les mains dans le dos, sans savoir que faire, sans oser vous regarder vraiment. Les voitures passaient à votre hauteur. Vous étiez en retard. Plus le temps passait et plus vous étiez en retard, décidément. Vous le saviez. Ça vous oppressait, et pourtant vous restiez là, vous perdiez du temps à ne rien faire, debout sur un trottoir. Vous vous sentiez idiot. Pourtant vous ne vous décidiez pas à repartir. Vous allumiez une nouvelle cigarette.

Soudain, la musique s'est mise à tonner.

Vous distinguiez mal les instruments mais leur puissance vous surprenait. Il y avait un tuba, bien visible, et quelques trombones que le soleil faisait briller. Mais il y avait aussi une sorte de cornemuse, et des flûtes au son nasillard, et quelque chose comme une cithare dont les son indistinct donnait une sorte de vertige à la musique, et trois tambours énergiques et maladroits. Le tout produisait un bruit compact, imprécis et joyeux. Vous sentiez un sourire se glisser sur vos lèvres. Vous vous êtes retourné pour voir Leo qui avait tourné la tête dans la même direction que vous, le regard dans le vague.

La fanfare s'agitait sur place, trépignait, vigoureuse et désordonnée, devant les trois carrés d'élèves impassibles. Vous vous demandiez s'ils suivaient une partition ou si chacun jouait pour soi. Rien ne se dégageait pour vous de ce déferlement sonore, ni rythme, ni mélodie, ni timbre particulier. Ça vous semblait incohérent, frénétiquement aléatoire. Vous étiez perplexe et ravi. Vous aviez l'impression d'avoir perdu tout sens de la musique. Mais ça vous remplissait de joie. Vous aimiez être là. Vous aimiez écouter ça.

Les professeurs s'étaient immobilisés. Ils ne montraient aucun étonnement, aucune anxiété. Leo non plus. Tout devait donc être normal.

Le premier carré d'élèves s'est mis en mouvement. Vous ne saviez pas pourquoi. Vous n'aviez vu aucun signal, aucun ordre venir de nulle part. Pourtant, le mouvement ne pouvait pas être spontané. Les trois premiers rangs se sont avancés de deux pas, d'un bloc, tous ensemble. Et tous ensemble ils ont fait un quart de tour à gauche, et ils sont partis résolument droit devant eux jusqu'à la haie. Puis ils ont tourné à gauche une nouvelle fois, pour longer la haie du côté opposé à celui où vous vous trouviez, toujours dans un ordre parfait comme s'ils étaient tous rivés à des barres de fer, comme s'ils étaient les soufflets d'un accordéon démesuré. Puis les autres rangs les ont suivis, par trois, toujours avec cette rigueur imperturbable, toujours au rythme de cette musique où vous ne distinguiez rien.

Ils devaient répéter quelque chose, un défilé sans doute. Leo aurait pu vous renseigner peut-être. Vous n'avez rien demandé. Vous étiez en retard. Vous étiez en train de vous égarer. Vous aviez la sensation confuse de vous enfoncer dans quelque chose dont il vous faudrait mille pirouettes ensuite pour ressortir.

Après le premier carré, c'était maintenant celui des filles qui s'était mis en marche, avec la même précision.

À l'heure qu'il était, la réunion était sur le point de commencer. Les participants étaient arrivés. On bavardait. On regardait sa montre. On se surveillait du coin de l'oeil. On notait les présents, et surtout les absents. On peaufinait des tactiques. C'était là que vous devriez être, au centre des enjeux. Il vous semblait que Leo regardait sa montre. Vous auriez dû lui expliquer peut-être ?

Arrivée au milieu du pré, la colonne d'enfants a tourné à gauche une nouvelle fois, piquant droit sur vous. Vous auriez voulu vous appuyer sur quelque chose, un mur, une borne, pour les regarder s'approcher. Mais il n'y avait rien, rien d'autre que le grillage. Vous n'alliez pas vous y accrocher comme un singe à sa cage. Vous êtes donc resté là, campé bien droit sur vos deux jambes noires et maigres. Vous les avez regardés dans les yeux, comme un défi. Vous avez jeté votre cigarette et vous avez croisé les bras. Ils avançaient. Vous ne bougiez pas. Vous réalisiez qu'il faisait chaud, que tout brûlait autour de vous, que vous étiez en plein soleil depuis quelques minutes déjà.

Le chauffeur s'était retourné vers la voiture. Il avait trouvé un chiffon et il le passait sur les chromes. C'était une manière peut-être d'exprimer son impatience. Ou de passer le temps tout simplement.

Le premier rang était en face de vous maintenant. À chaque pas les visages devenaient plus distincts. Des visages d'enfants à la parade. Et ils n'étaient pas impassibles. Vous vous êtes frotté les yeux. Ils n'étaient ni austères, ni rigoureux, ni concentrés, ils riaient de tous leurs traits au contraire, ils contrariaient à plaisir l'expression du corps, ils étaient à l'image de la musique, anarchiques, indisciplinés, bavards, truculents peut-être, résolument cacophoniques. Ils étaient la vie, plus puissante que tous les carcans, espiègle et rusée.

Vous n'avez pas pu retenir votre bonheur. Vous avez ri, vous avez applaudi. Vous avez piaffé de tout votre corps comme le faisaient leurs visages. Vos mains battaient, vos pieds tapaient le trottoir comme pour ajouter votre rythme à tous ceux de la fanfare. Vous avez crié. Vous avez chanté. Vous avez dansé. Vous avez juré aux étoiles. Vous avez fait des pirouettes, vous vous êtes roulé sur le trottoir, vous avez marché sur les mains. Vous avez jonglé avec des bouteilles imaginaires. Ils vous regardaient et ils riaient sans rien défaire de leur ordre.

Vous avez fait l'otarie. Vous avez fait le clown. Ils avançaient vers vous. Vous avez été trapéziste, acrobate et gorille. Vous avez répondu à leurs rires par un rire plus ample. Vous avez aimé cette musique inextricable. Vous avez aimé ne rien comprendre. Vous avez aimé le vert du pré, le rouge de la maison et ces affreux uniformes gris et blancs, vous avez aimé l'humidité de l'air qui vous écrasait. Vous avez aimé leur parler. Vous vous êtes roulé une dernière fois dans la sciure de la piste, vous avez dansé comme un patineur, et vous êtes parti.

 

Vous êtes remonté dans la voiture. Leo s'est précipité. Il a lancé le moteur. Vous étiez bien. Vous étiez libre. Vous aviez accumulé du sourire pour quelques jours. Vous respiriez.

Hurry up, Leo. We're late.

 

[Buy Opera!]

 

 

 

 

Copyright © Olivier Somosterre 2003-2006